(IM)POSSIBLE / Pauline Déroulède / Harper Collins Editions /
Je suis la fille qui a perdu une jambe. La blonde, vous savez, qui joue au tennis fauteuil. Championne de France.
Celle qui porte un projet de loi... La fille qui... Celle que l'on a vue à la télé, entendue à la radio. Forte, Courageuse, Guerrière, Résiliente. C'est exact : depuis le 27 octobre 2018, je suis entrée dans le combat et je n'ai jamais quitté le champ de mes batailles. Je souris sur les plateaux, je monte sur des tribunes, je lève les bras, je serre les poings, je vise la victoire, j'éclate de rire, et je souris encore et encore. Je vis à mille à l'heure, je veux être utile, entraîner les gens, donner de l'espoir. Exemplaire. Toujours je suis sincère, et pourtant je sens une imposture. Car je ne dis pas tout...
Pauline est une jeune femme heureuse.
Elle a 28 ans. Elle est sportive, profite de la vie et est amoureuse.
Tout lui sourit.
Jusqu'au jour du 27 Octobre 2018, le jour où tout bascule.
Alors qu'elle attend sa compagne devant un fleuriste du 15ème arrondissement, un automobiliste âgé de 92 ans perd le contrôle de son véhicule et monte sur le trottoir. C'est le drame. Elle est fauchée.
Sa jambe gauche est arrachée dans le choc.
Un homme fait quelque chose, en bas, sur mes jambes. Je le sens. J'entends : une femme qui me parle, elle a un accent. Je ne sais pas ce qu'elle dit. mais je comprends autre chose : on ne veut pas que je me relève, que je redresse le torse, que je me penche vers le bas de mon corps...
.. J'attrape un mot : garrot. Je veux voir. Je me redresse un peu. Je porte un jogging noir. Le sang n'est pas visible. Mais je vois qu'il manque un morceau de ma jambe gauche. Et là. Là. Je repose ma tête sur le sol... Je ne sombre pas. Pas de vertige. Je suis vivante. Et morte. Celle d'avant est morte. Je suis coupée. Je suis en vie. Je regarde le ciel. Je me mets à crier.
L'histoire de Pauline n'est pas unique.
Mais, dans le cas présent, c'est son histoire, et elle représente la brutalité de l'aléa.
Au travers de ces lignes, elle va nous décrire le contraste entre la fluidité de la vie "normale" et la rupture soudaine qui souligne une vérité que nous passons souvent nos vies à essayer d'ignorer : la fragilité de notre condition.
Le combat de Pauline, comme celui de tant d'autres, pose la question de la reconstruction.
Quand le destin nous brise, on ne redevient jamais l'objet "intact" que l'on était. On devient un objet "réparé", parfois plus solide à certains endroits, mais avec des cicatrices qui racontent une histoire que personne n'aurait choisi d'écrire.
C'est une trajectoire foudroyante, où le destin semble avoir frappé avec une cruauté chirurgicale. Passer de la liberté de mouvement totale à la perte d'un membre à cause de l'inattention ou de la faute d'un tiers est une épreuve qui brise net le sentiment de sécurité intérieure.
Et pourtant, Pauline est aujourd'hui championne de tennis en fauteuil roulant. Elle est le cas d'un portrait qui dépasse la simple tragédie. Elle a su transformer ce "néant" en une victoire absolue.
Et c'est dès son réveil à l'hôpital qu'elle s'est fixée l'objectif fou de participer aux Jeux Paralympiques de Paris 2024.
Pour un sportif, qu'il soit amateur ou professionnel, le corps est l'outil de travail, mais aussi l'expression de son identité. La perte de sa jambe n'a pas seulement été une blessure physique, c'était une tentative d'effacement de ce qu'elle était.
Elle était libre, elle était sportive et pratiquait le tennis depuis l'âge de 7 ans. Elle avait un excellent niveau amateur et voulait s'orienter en sport-études, mais ses parents avaient préféré qu'elle suive un parcours en études classiques.
L'histoire de Pauline, c'est celle du refus total de la fatalité. Elle a été fauchée par un automobiliste, mais n'a pas accepté que cet instant définisse la fin de son histoire. Elle a repris le contrôle sur le "mauvais moment".
Elle a su se réapproprier son corps. Le tennis en fauteuil roulant demande en effet une exigence physique et mentale phénoménales. C’est une manière de dire au monde que sa puissance ne résidait pas dans ses jambes, mais dans sa volonté.
Elle a su "sublimer la douleur" : chaque coup de raquette devient une réponse à l'accident. Le sport de haut niveau transforme la souffrance subie en une discipline choisie.
Ce qui est passionnant dans ce récit est que Pauline nous montre que le destin l'a mise au mauvais endroit, mais que sa force de caractère l'a placée sur un nouveau podium. Elle fait en effet partie de ceux qui "se relèvent", non pas comme avant, mais avec une dimension supplémentaire. Les gestes simples qu'elle a dû réapprendre sont devenus les fondations d'une performance d'élite. C'est un destin "corrigé" par la volonté.
Concernant sa reconstruction, le fait qu'elle pratiquait déjà ce sport change radicalement le processus de guérison et c'est sans doute l'étape la plus cruelle.
Contrairement à quelqu'un qui découvrirait le sport en fauteuil, Pauline possédait en effet une "mémoire musculaire" de son corps debout. Au début, son cerveau envoyait probablement encore des signaux pour un jeu de jambes qu'elle ne pouvait plus exécuter. Passer du tennis debout au tennis en fauteuil, c'est devoir désapprendre pour réapprendre, tout en ayant le souvenir constant de ce que l'on a perdu.
D'un autre côté, le tennis a été sa boussole. Dans le chaos de l'hôpital et de la rééducation, c'était le seul repère familier. Elle n'a pas seulement lutté pour marcher ou pour survivre, elle a lutté pour redevenir joueuse.
Le court de tennis est devenu le lieu où elle n'était plus une "victime d'accident", mais une "compétitrice" et le fauteuil est passé d'un symbole de handicap à un équipement sportif, au même titre qu'une raquette.
L'accident a tenté de lui arracher sa passion. En devenant championne, elle a symboliquement annulé l'impact de ce chauffard sur son destin à long terme. Il a pris sa jambe, mais il n'a pas su prendre la "joueuse de tennis". Elle a réussi à maintenir le fil conducteur de son existence malgré une rupture physique totale.
C'est une forme de résilience rare. Pauline ne s'est pas contentée de vivre avec son handicap mais elle a forcé son ancienne identité à fusionner avec sa nouvelle réalité.
Ce récit est celui d'une volonté et d'une force remarquables. Et l'on ne peut que saluer la détermination et le courage dont Pauline fait preuve au quotidien.
Je vous en recommande vivement la lecture.
Aujourd'hui, Pauline milite pour la reconnaissance des personnes handicapées en participant à des émissions de télévision ainsi que pour un projet de loi qui consisterait à passer des contrôles d'aptitude à la conduite
Championne de France en 2021, 2022, 2023 et vice championne en 2024, elle fait ses débuts en Grand Chelem avec une invitation lors de l' US Open en 2022.
En 2021, elle est décorée de la Médaille de Chevalier de l'Ordre National du Mérite au Stade Roland Garros,
Elle a aussi été candidate aux élections sénatoriales de 2023 sur la liste du dissident LR Pierre Charon.
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